Espaces liquides

Espaces liquides






En prolongement de l?exposition Genius Loci actuellement en cours au Parc Saint Léger, l?exposition Espaces liquides propose d?interroger les notions de lieu et d?in-situ à l?heure du tout numérique. Suite à la diffusion d?Internet, la convergence entre espace virtuel et espace physique a radicalement bouleversé l?appréhension classique des notions d?espace et d?architecture.


Dans son essai Nous, les enfants du Web, l?écrivain polonais Piotr Czerski, affirme qu?Internet n?a rien d?un espace virtuel, nous n?y « surfons » pas à l?intérieur car « Internet n?est pas une chose extérieure à la réalité mais en fait partie intégrante : une couche invisible mais toujours présente qui s?entrelace à notre environnement physique, une sorte de seconde peau ».[1] Ainsi, à l?heure actuelle la dichotomie entre réel et virtuel semble perdre du terrain. Si historiquement le lieu a été appréhendé tour à tour en tant qu?espace identitaire, relationnel et palimpseste d?histoires successives, les artistes ici réunis nous placent dans des espaces résolument abstraits, prenant acte de l?hybridation croissante entre réel et virtuel. Mais il s?agit aussi de lieux mentaux interchangeables, d?environnements standardisés, générant une sorte de sensation de déjà-vu, une impression de dédoublement ambigu.


L?ensemble des ?uvres présentées trouvent leur origine dans le processus de fluidification des frontières entre monde physique et monde virtuel. Ainsi le point de départ du travail d?Amélie Bertrand et de Pieter van der Schaaf demeure dans leur banque personnelle d?images numériques. Les compositions d?Amélie Bertrand naissent d?un bizarre mélange de motifs disparates trouvés sur le Web : plantes et fruits artificieux, éléments de décor et de mobilier standardisés?Un sentiment d?irréalité émane de ces constructions, sorte de non-lieux contemporains où toute présence humaine est exclue. De même, l?installation Untitled (004) de Pieter van der Schaaf est issue d?une image numérique promouvant un salon moderne avec chauffage au sol. A travers un jeu de dédoublement et de mise en abîme, l?artiste reproduit le salon à l?échelle 1, donnant ainsi forme à une image factice dépourvue de sa source originelle et plaçant le regardeur face à l?« hyperréalisme de l?image », dans un monde où les images deviennent plus réelles que le réel, comme le dirait Jean Baudrillard.


La photographie Drivin?paint de François Noé-Fabre prolonge cette réflexion et projette le spectateur dans l?intérieur d?une voiture dont la vue est obstruée par un tableau de paysage. Un GPS nous indique que nous sommes en route, et pourtant un sentiment de stase semble primer dans cet espace, comme si le voyage était possible sans la nécessité de se déplacer. Les pièces de Goiffon&Beauté et de Riccardo Benassi interrogent les mutations de nos lieux de travail et de vie quotidienne. Ainsi x Hours Before Deadline représente le prototype du bureau pour le travailleur du futur où chaque élément répond à une logique d?auto-perfectionnement. Les restes d?un travail manuel apparaissent comme des vestiges archéologiques dans un espace visiblement conçu pour un type de travail qui fait de plus en plus abstraction de la réalité matérielle. Alors que la vidéo de Riccardo Benassi Techno Casa ? une introduction propose une réflexion autour de l?impact du digital sur l?architecture et les espaces domestiques. L?artiste pointe combien la frontière entre réel et virtuel devient changeante, insaisissable, liquide, sans pour autant disparaitre. Comme si désormais la matérialité se dotait d?une couche invisible, virtuelle mais agissante, nous conduisant ainsi à reconsidérer la notion même de génie du lieu.


Elena Cardin






[1] P. Czerski, We the Web Kids, « The Atlantic », 21 Février 2012.