Steve & the girls

Steve & the girls
[Press release]

A woman’s world


 


Vous pouvez condamner la cruauté avec laquelle Steve Gianakos traite la figure féminine : il plaide coupable. Pourtant, de ses muses décapitées qui trempent dans le potage et autres pin-up domestiques présentées en pièces détachées, les artistes femmes de cette exposition se régalent. Même quand le dessin insinue des désirs sexuels dans les poses des petites filles modèles, elles n’ont pas idée de lancer la chasse au porc. D’ailleurs, leurs dessins ne manquent pas de femmes à poil ni de cochon. On pense par exemple à ces dominatrices en lingerie de cuir apparues un temps chez Hippolyte Hentgen ; on les a vues se faire corriger à coup de fouet par des amants extraterrestres baveux dans des intérieurs de collectionneurs. Car l’endroit est propice quand il donne lieu à des tableaux dans le tableau…


 


Ah, vous ne voyez pas le rapport entre jeux sado-maso et pratiques de la citation ? Il n’y en a pas vraiment, pas plus qu’il n’y a de second degré dans l’art de Steve Gianakos. Ses portraits d’Eve nymphomane, de bourgeoise à tronche de rôti, débutante au vilain profil, jeune mère cannibale, la cervelle creuse et le décolleté plein, sont moins l’expression d’un esprit misogyne – j’ai dit « moins » – que du refoulé d’une société de l’image, et par là une critique sévère de l’Amérique. L’artiste l’énonce depuis les années 1970 par les moyens du collage et les techniques de reproduction manuelle, où il reprend cette imagerie dominante en mode mineur, ainsi que la stratégie texte-image (effective dans des titres qui mettent du sel sur les plaies). Ce sont les termes du dialogue qu’il entretient ici avec l’œuvre d’Hippolyte Hentgen ou de documentation celine duval. Elles opèrent une analyse de l’image reproductible qu’elles s’approprient à différents degrés. Cette lecture critique est rendue indissociable de ses modes de diffusion, c’est-à-dire des manières dont cette image vient nous draguer.


La distance qu’Hippolyte Hentgen et documentation celine duval instaurent entre la figure de l’auteur et sa production artistique est aux antipodes des positions affirmées par Nancy Spero et Dorothy Iannone, deux héroïnes de la génération de Steve dont l’art et la vie de femme ne font qu’un, par évidence et par nécessité. Qu’elle procède d’un engagement politique ou de « la relation totale et entière avec l’être aimé », leur œuvre non plus ne s’est jamais préoccupée de sa réception. Ainsi l’extrême violence de la série des Torture of Women de Spero et l’érotisme frénétique des dessins de Iannone sont-ils toujours aussi forts, davantage que la plupart des images que l’on soustrait, hélas, à des sensibilités présumées, sitôt qu’elles sont « exposées ».


Cette représentation du monde (des images) par la figure féminine, comme le souhaitait Spero, emploie un inventaire des stéréotypes et des conventions héritées des âges classiques : ce sont les vases grecs qui auraient inséré le motif sexuel dans les dessins de Iannone, selon elle ; une fausse innocence qui pourrait aussi justifier les déesses à faces d’amphores chez Gianakos. Sérieusement, si le motif antique permet à ces contemporaines d’invoquer la puissance des guerrières mythologiques, l’irruption du vocabulaire académique (incluant Picasso) chez Gianakos confère toujours une certaine dignité à ses cruches.


Enfin voudra-t-on accueillir, en ces temps de clivages, la possibilité que les déclarations d’amour contiennent des pulsions criminelles – de même que les contes ont leur part de cruauté, et qu’il faut se méfier des gueules d’ange qui se dissolvent dans les dessins de Françoise Petrovitch. Marilou, dans la chanson, n’a-t-elle pas fini ses jours sous la neige carbonique, le crâne fracassé par un extincteur pour éteindre le désir fou de l’homme à la tête de chou ?


 


Julie Portier