Naked light

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[Press release]

     L'ENSEMBLIÈRE


    J'adore la peinture plate. Elle diffuse, comme certaines plantes, des vertus apaisantes, excitantes, inquiétantes, rafraîchissantes. Elle me hante. La peinture d'Amélie Bertrand appartient sans conteste à cette catégorie plus contradictoire qu'il n'y paraît. La platitude satinée de l'huile sert une esthétique décorative : d'où le côté apaisant, car le monde peint est donné sans profondeur, et excitant à la fois, car les thèmes et les couleurs sont « gais ». Mais cette peinture de surface serait trop simple si elle se contentait d'exposer froidement le système de ses contrastes.

    En effet, le caractère improbable des sites représentés fait basculer l'ensemble dans un univers ironique et irréel. Ce que peint Amélie Bertrand, ce ne sont pas de vrais lieux, mais des décors dont la nature est elle-même problématique : on y voit bien des éléments précis (plantes, bassins, grillages, etc.) mais leur texture, et surtout leur composition, est complétement artificielle. Que cette peinture ait pour origine des images d'ordinateur n'est pas la moindre ruse d'un travail fondé sur le passage d'un écran à l'autre, de la Toile à la toile. Il y a une sorte de rappel, dans ces tableaux, d'images-logiciel reprises en main par la peinture. Le monde informatique est celui du doigt ; la peinture celui de la main, et entre les deux s'insinue le cerveau d'Amélie Bertrand.

    Mais au plan formel c'est la composition des tableaux qui crée leur ambiance si particulière, avec leur luxuriance neutre et comme déplacée. Que fait ici cette échelle trop large posée sur une structure verte qui jouxte un mur de moellons gris (Sans titre, 2012) ? Et cette piste de skate dévorée de feuillages, encerclée de carrelages (Floorshow, 2018) ? D'où sort cette espèce de temple orné de pseudo-fontaines (Waterfall, 2018) ? Amélie Bertrand nous transporte dans des coins d'espace incertains, saturés comme un rêve et mêlés comme un cauchemar. Où sommes-nous exactement ? Dans un magasin-témoin ? Un catalogue d'aménagement virtuel ? Un prototype de hall d'hôtel ? Un site internet mexicain ? Un trouble dans la composition régit l'espace pictural : dans toutes les toiles, en effet, les éléments, quoique parfaitement figurés, ne vont pas ensemble, ils jurent, comme si un décorateur expérimental avait aligné dans un même espace, intérieur ou extérieur, des morceaux de pièces appartenant à des mondes divers. Les surfaces peintes d'Amélie Bertrand sont donc à la fois homogènes et hétérogènes, parfaites mais bancales. Le décor produit ne convient pas (c'est le sens originel du mot « décor ») aux lois du goût, les éléments proliférant et s'émancipant eux-mêmes. Quelque chose, donc, comme des faux décors : or qui aurait intérêt à concevoir de faux décors ? On sait que pour un décorateur les parties doivent entrer en harmonie pour former un tout cohérent, mais les toiles d'Amélie Bertrand déjouent cette cohérence en proposant des agencements bizarres, de plus en plus exubérants.

    Il existait autrefois dans le monde du spectacle une profession qui répondait au nom charmant d'ensemblier (beaucoup de femmes ? des ensemblières ? exerçaient cette profession) et dont la tâche consistait à allier les différents éléments d'une pièce de théâtre pour assurer la réussite de la représentation. Amélie Bertrand est une ensemblière iconoclaste. Sa peinture, tout en étant très bien faite, jette un discrédit sur le réel, qui se radicalise au fil des années. Le décalage entre une manière soignée, facile, « easy », et l'assemblage d'éléments discordants laisse une impression de malaise acidulé. Ces décors, d'où toute figure humaine est bannie, n'ont été conçus ni par l'homme ni pour lui. La pièce se joue seule, sans acteurs, sans drame, sans rien. Le style cool d'Amélie Bertrand est en fait piégé (une toile de 2014 porte ce titre : Trap). Les ombres prolifèrent, les plantes croissent, les chaînes crissent. Vous êtes superflu. Dans ces espaces personne ne vous entend crier.


Thomas Clerc