Françoise Pétrovitch

Françoise Pétrovitch

 « [...]Tout en chantant sur le mode mineur


L'amour vainqueur et la vie opportune


Ils n'ont pas l'air de croire à leur bonheur


Et leur chanson se mêle au clair de lune, [...] »


Paul Verlaine, Clair de lune, in Fêtes Galantes, 1869


 


Sonatines en rouge et rose 


 


Samuel Beckett décrivait la Septième Symphonie de Beethoven comme « une surface sonore dévorée par d’énormes pauses noires, si bien qu'à la fin nous ne percevons plus qu'un sentier de sons suspendu à des hauteurs vertigineuses reliant des abîmes de silence insondables 1 ». Pourquoi un tel projet dans le domaine de la musique ne le serait-il pas dans le domaine pictural ? Françoise Pétrovitch, tout au long de ses plus de vingt ans de carrière, pourrait s’être donnée semblable dessein. Et si les ouvertures qu’elle déplie dans son travail ne s’arrêtent pas aux seuls passages de l’intime à l’extime, du dessin à la peinture, de la feuille de papier à l’espace mural, du plan au volume, de la céramique au bronze, le vertige que celui-ci replie au plus profond tient sans nul doute dans cette part d’indicible qu’il recèle et qui résiste à toute tentative d’interprétation.


Longtemps, notre regard a ainsi cheminé solitaire sur les sentiers que son œuvre traçait au fil du temps, sur ces paysages d’enfance qui la bordaient, sur ces impressions qui la débordaient, sur ces sensations qui affleuraient le papier, sur ces émotions qui se noyaient dans l’encre, sur ces sentiments qui s’arrêtaient dans les suspens du trait. Mais pour donner plus de lumière et de densité, d’intensité et de profondeur à ses sujets, il a presque fallu à l’artiste endiguer ce déferlement expressif que les formes, les couleurs, les traits, les gestes, les regards portaient à son acmé. Le passage par la peinture a été cette voie pour y parvenir, pour élaguer encore, pour réduire d’autant mieux, pour distiller jusqu’au cœur ou à l’âme des choses et des êtres. Les tableaux se sont intitulés Nocturne, les fonds se sont drapés du sombre de l’ombre ou de la nuit, les fleurs ont flétri sur leur tige, les visages se sont tus, et le rouge a gagné les mains hors de cette protection du gant que d’aucuns ont déposé à terre.


Aujourd’hui, Françoise Pétrovitch semble s’être pacifiée avec son œuvre et ces histoires, sa vie d’artiste et sa propre histoire. Sa peinture est dès lors redevenue aussi lumineuse que la clairière au-delà de l’orée de la forêt, aussi fraiche que le ruisseau, aussi tendre que le vert des prés, aussi rose que les joues empourprées. Se souvenant presque de l’adage de Maurice Denis – « se rappeler qu’un tableau, avant d’être un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées » – les mélopées et les lamentos qui crevaient des silences déchirants ont fait place à des contrepoints raffinés, des décalages subtils, des superpositions inventives, des glissements continus, des plans de couleurs autonomes et aériens, des gestes rapides et décisifs de l’ordre parfois du staccato, parfois du vibrato. Néanmoins l’allegro ne surgit pas plus là où la douce mélodie de la mélancolie a cédé le pas ; la rêverie s’y fait toujours autant entendre, discrète, légère, plus frissonnante que jamais. Et si les masques sont tombés, les yeux ne demeurent pas moins clos dans l’éternité du tableau. À nous de les déciller de toute la force de notre regard.


 


Marc Donnadieu






1 Lettre à Axel Kaun du 7 juillet 1937 publiée dans Samuel Beckett, Lettres I 1929-1940, édition de George Craig, Martha Dow Fehsenfeld, DanGunn et Lois More Overbeck. Traduit de l’anglais par André Topia. Gallimard, 2014.