Queens & Kings

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L'Avventura à hauteur de lino
 
Amélie Bertrand a un prénom de fille, et un nom de garçon. Mine de rien, c'est un bon début pour un peintre, qui doit constamment garder un pinceau qui dit merde à l'autre : quand Duchamp décriait l'odeur de la térébenthine, il y a fort à parier qu'il visait en fait l'illusoire ivresse des sommets que ses vapeurs occasionnent chez ses thuriféraires béats. Car l'amour de la peinture n'est rien s'il ne secrète simultanément son antidote, sa haine, le dégoût profond qu'inspirent sa complaisance profondément décorative, bourgeoise, son fard définitif. La qualité d'un medium tient entière dans sa plasticité, sa capacité à exprimer simultanément les contraires. Depuis le paradoxe du « Chat de Schrödinger », au moins, nous savons qu'un être (et a fortiori une pratique artistique) peut être à la fois mort et vivant : la question n'est plus tant de savoir « comment la superposition des états est possible dans le monde quantique » mais bien « pourquoi serait-ce impossible dans le monde réel que l'on observe à notre échelle » ?

C'est pourquoi les grands peintres d'aujourd'hui sont tous quantiques ; je ne peux qu'approuver Amélie Bertrand quand elle confie regarder John Currin ou Sigmar Polke, et j'ajoute pour ma part Philippe Mayaux. Félix Fénéon, LE critique, qui se targuait de « mesurer au dynamographe la valeur d'une métaphore de Mallarmé » et de « réduire en équations les tableaux de Degas » l'a compris le premier, et a transmis son secret à Seurat.

Alors que des régiments entiers de la peinture actuelle ont superposé à un éc?urant amour de la peinture une infantilisante foi en l'image, le modèle photographique s'est partout imposé comme horizon indépassable, et Gerhard Richter est son prophète. Pourtant Francis Picabia l'avait déjà taillé en pièces en 1921 : c'est bien la peinture, la « Veuve joyeuse ». Logiquement, c'est avec l'ordinateur qu'Amélie Bertrand (comme Philippe Mayaux) a trouvé la voie quantique dans sa peinture, résolvant l'énigme du « Chat de Schrödinger » avec... une souris : « Photoshop me permet à la fois d'ouvrir le champ des possibles et d'un autre côté de le fausser complètement. C'est pour cela que je n'utilise pas de logiciel 3D. Tout serait trop juste », dit-elle.
Ses derniers tableaux explorent cette fausseté dans toutes ses dimensions simultanément, avec un brio, une maestria même, que l'organisation de ses surfaces colorées à la manière d'un dashboard de Mac©® rend étourdissante : certains pans du tableau se floutent de voiles semi-opaques, ou glissent de droite à gauche, ou l'inverse, de mini-applications modifient les calques grâce à diverses fonctionnalités ; d'un simple glissé-déposé elle invente des dégradés colorés inédits, des lumières qui viennent de derrière le tableau, plus proches de la blafardise sexy des LED que des couchers de soleil des chromos, des vaguelettes, des retournements 3D impossibles, un monde à la fois clos et sans limites, dense et désert, étouffant, oppressant et infiniment, éternellement reposant.

Sur son lino rose fluo culotté, Amélie Bertrand a semé ses tableaux qui ressemblent aux personnages de l'Avventura d'Antonioni, pris dans « une aventure psychologique et morale qui les fait agir à l'encontre des conventions établies et des critères d'un monde désormais dépassé ». Enfin.
 
Stéphane Corréard


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L'Avventura on pink lino

Amélie Bertrand has the first name of a girl while her second is more of a boy's. It might not seem much but it's a fine starting point for a painter whose brushes constantly point in opposite directions: When Duchamp used to disparage the odour of turpentine, it's a safe bet to say he was referring to the illusory giddiness that its vapours caused amongst its blissful devotees. For a love of painting is worth nothing if it does not simultaneously secrete its antidote, hatred, the deeply felt loathing inspired by its profoundly decorative bourgeois complicity, its defining artifice. The entire quality of a medium hangs on its plasticity, its ability to express contradictions simultaneously. Since the paradox of "Schrödinger's cat" at least, we have been aware that a being (and a fortiori an artistic practice) can be both dead and living at the same time: the question is no longer so much one of knowing how the superimposition of states might be possible in the quantum world, but rather why should it not be possible in the real world seen on our own scale?
This is the reason all today's great painters are quantum; my only reaction is one of approval when Amelie Bertrand confides that she admires John Currin or Sigmar Polke's work, and I'd add Philippe Mayaux myself. Félix Fénéon, the critic, who prided himself on his ability to measure the value of a metaphor by Mallarmé using a dynamograph and to reduce the paintings of Degas to mathematical equations was the first to understand, and he passed his secret on to Seurat.
As whole regiments of present-day painting have superimposed an infantile faith in the image over a nauseating love for painting, the photographic model has established itself as an unsurpassable horizon, with Gerhard Richter as its prophet. Yet Francis Picabia had already cut this idea to pieces in 1921: The "Merry Widow" in question in his Veuve Joyeuse is in fact painting itself. Logically, it was through the use of a computer that Amélie Bertrand (like Philippe Mayaux) solved the riddle of "Schrödinger's cat" with a mouse: "Photoshop has enabled me to open up a whole field of possibilities and at the same time completely distort them. That's why I never use 3D software. Everything would be just too accurate", she says.
Her most recent paintings explore this idea of distortion in all its forms simultaneously with great panache and with such mastery that the organization of her coloured surfaces in a similar way to the Dashboard of a Mac ©®, produces a quite stunning result: certain sections of the paintings are blurred though veils of semi-opacity, or slide from left to right or in the opposite direction, mini-applications modify the different layers through various functions; from a simple drag and drop, she invents unprecedented colour gradients, lights coming from behind the paintings - closer to the sexy pallor of LEDs than picture-postcard sunsets, ripples, impossible 3D turnarounds, a world that is both hermetic yet without limit, dense yet deserted, suffocating, oppressive and at the same time infinitely and eternally restful.
Against a background of cheeky fluorescent pink lino, Amélie Bertrand has laid out her paintings, which resemble characters from Antonioni's Avventura, trapped in a psychological and moral adventure, which makes them act against established conventions and criteria of a bygone world. At last.

Stéphane Corréard