The Winding Stream

The Winding Stream

Jérôme Robbe
The Winding Stream


Tout commence avec une plaque de Plexiglas (bien lisse, bien brillante) que Jérôme Robbe vient altérer. Brûler (au pistolet thermique). Déformer depuis le verso d'une balafre indélébile, fâchant pour toujours sa belle gueule de polymère radicalaire, sa perfection synthétique. Bas relief défiguré d'un horizon mal fichu, d'un zip  tordu ; creusé d'accidents tectoniques où se coagulent les vernis ? l'artiste les colore lui-même, à l'ancienne, et les pose au pinceau, couche par couche. Il laisse le temps agir, cicatriser la plaie, l'exposant ainsi aux boursouflures et à l'attaque d'agents pathogènes. La poussière, pourtant neutralisée pendant le séchage des vernis par l'humidification du sol de l'atelier, s'incruste ça et là. Elle humanise, en la souillant, la pureté industrielle, comme chez JG Ballard (Crash) où la chair et le sang de l'accidenté de la route érotise, en s'y agglutinant, la tôle froissée. Pare-brise défoncé qui exhibe ses blessures intérieures, aussi séduisant (mais tenace sous la dent) qu'un morceau de nougatine.

Sans dess(e)in préalable, la peinture naît au gré des transformations. Une peinture de paysage, atmosphérique, qui dépend de la météo de l'atelier. Chez Jérôme Robbe c'est le matériau qui fait la carte postale, le mouvement des vagues, les variations bleutées du ciel, les plis terrestres (et ceux du temps). Il lui suffit pour cela de zoomer sur un carré de coucher de soleil, sur un détail de crépuscule ou d'une toile de Velazquez (Draped). La partie suggère le tout. Miroir, on peut s'y recoiffer l'air de rien (le titre de la série), se lovant dans nos failles narcissiques. On n'y voit que dalle (troublés par les reflets)/On découvre sans cesse de nouveaux détails. On plonge la tête la première, abîmés dans des profondeurs réfléchissantes /On glisse en surface comme sur une piste de bobsleigh. La peinture est une banquise sous laquelle gronde une lave. Le moindre faux pas ? on entre dans le champ du tableau ? et nous voilà avalés en tant que sujet. L'abstraction devient portraits mouvants. Paysage ouvert, intégrant en surimpression l'environnement et le spectateur, et amalgamant sans cesse de nouvelles strates de temps. Peinture vivante.

 
Céline Piettre