La Smoud Emotion

La Smoud Emotion

Ernest T. La Smoud Émotion


10|01 - 28|02|2015

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Il suffirait de passer devant la vitrine de la galerie Semiose pour reconnaître une exposition historique. Si toutefois on ne se fiait à cette suite de peintures géométriques abstraites composées d’un même module de carré noir sur fond blanc, on en serait assuré par cet énoncé conceptuel placardé sur le mur d’en face. Et si l’on n’avait été saisi par le style abstenu du maître depuis la rue, on reconnaitra dans cette phrase les manières de ce dernier, surtout quand il s’agira de se cogner la tête pour en achever la lecture – d’ailleurs y-a-t-il jamais eu meilleure méthode pour faire entrer les idées d’avant-garde dans la caboche du spectateur ? La formule, où l’imparfait ose feindre le lyrisme, use en effet de cette singulière prétention à la sobriété, alors que cet évitement coquet du sujet ne sert que le projet commun à tout artiste, même les plus médiocres : la gloire. Avec cette façon de poser une hypothèse tout en la vérifiant par la pratique, Ernest T. l’écrivit en d’autres termes et en pleine page dans la presse : « Le véritable artiste est un stratège capable, en toute occasion d’occuper le terrain (la page (ou le mur)) sans ostentation mais efficacement. Il serait malvenu de lui en faire le reproche, sa production servant juste à se maintenir dans le milieu de l’art en attendant d’y être reconnu. » (in « Public », n°1, 1984). Sitôt dit, l’artiste s’engageait dans l’entreprise picturale dont la première série prononcerait dans le titre le programme de tout une Œuvre : Les Peintures nulles. Soit une combinatoire de modules carrés constitutifs du pseudonyme auto-désigné, en trois couleurs (presque) primaires. Le genre de trouvaille dont certains ont fait des carrières internationales ; le coup de maître qui vous assure une visibilité optimum tout en vous décorant de la modestie héroïque d’avoir renoncé à la signature stylistique ; la recette d’une production durable voire endémique et d’un succès proportionnel au phénomène, ou encore la promesse d’un confort de travail propre à l’artisanat, c’est à dire en faisant toujours pareil tout en ne proposant jamais la même chose. Bref, c’est en atteignant la parfaite nullité que les peintures d’Ernest T. ont pu se présenter au monde comme de purs objets de spéculation, vierges de toutes les valeurs que les instances de légitimation s’empresseront de lui attribuer, ne serait-ce que pour trouver leur propre raison d’être. On l’aura compris, c’est par une mauvaise foi intouchable ou une naïveté déconcertante, en tous les cas une supercherie totale qu’Ernest T. affronte le monde de l’art à armes égales, avec dans le viseur, les certitudes que toute époque charrie, en particulier ses critères de goût et de pertinence critique.
On le sait, la sagesse d’un art radical s’exprime dans la concession à l’authentique plaisir de peindre, à la modération relative de la forme pure, menant parfois à ses digressions baroques. Ainsi la maturité de l’œuvre d’Ernest T. s’illustre-t-elle ici dans le produit d’une occupation aussi saine et stimulante qu’une grille de sudoku. Ses suites mathématiques réaffirment le label d’une peinture mécaniste faite à la main tout en titillant l’irrationnel au cœur de la logique algébrique et les vertus décoratives (et thérapeutiques) d’un système qui, au dam de ses créateurs, n’a jamais trouvé d’application sérieuse. Quant aux peintures Smoud – empruntant ce genre de consonance in qui trahit sa propre ringardise – c’est encore dans le respect obstiné du protocole et de l’équilibre coloré qu’elles offrent les jouissances esthétiques garanties par le déjà-vu.


Julie Portier


Smoud Emotion

A fleeting glance through the showroom window of the Semiose Gallery should be enough to convince any passer-by of the presence of an historic exhibition. If for some reason or other the series of abstract geometric paintings composed of the same module of a black square on a white background wasn’t enough, then the conceptual statement plastered on the facing wall should do the trick. And even if he or she hadn’t identified the master’s stylistic abdication from the street, they would surely recognise his stance from the writing, especially when it means banging ones head in order to finish reading it – in any case, has there ever been a better way of getting avant-garde ideas across to the spectator? This proposition, where the imperfect dares to imitate lyricism, in fact exploits this remarkable pretention to sobriety, while it’s rather charming avoidance of the subject simply furthers the cause of every artist, even the most mediocre: the quest for glory. Employing the approach of setting out a hypothesis then testing it out in practice, Ernest T. wrote the same thing in different terms, as a full page in the press: “the true artist is also a strategist capable at any given moment of occupying the field (the page (or wall)) effectively but without ostentation. It would be inappropriate to criticise him for this as his productivity simply serves to maintain his position within the world of art, whilst awaiting recognition.” (Public N°1, 1984). True to his word, the artist set about producing pictures. The title of the first series: Les Peintures Nulles (Useless Paintings), would lay down the programme for a whole body of work. They consisted of a combination of square modules formed of the artist’s self-proclaimed pseudonym and using three (almost) primary colours. This is the kind of brainwave that certain artists have constructed an entire international career around; the masterstroke that ensures optimum visibility, while allowing the artist to shine with heroic modesty for having refused any stylistic signature; a ready made recipe for an enduring and perhaps even endemic oeuvre, with success assured in proportion to the phenomenon created, or even the promise of working comfort normally associated with handicrafts, i.e. always repeating the same actions while never producing the same result. In short by achieving perfect uselessness, Ernest T’s paintings have been presented to the world as objects of pure speculation, unspoiled by any of the values that the different legitimising bodies might wish to confer and thus creating their own raison d’être. It is patently obvious that Ernest T. confronts the world of art on equal terms, by acting with impeccable bad faith, disconcerting naivety and above all a taste for fakery, while taking aim at the certainties conveyed by every era and in particular their criteria for establishing taste and critical pertinence.
It is well known that the wisdom of radical art is expressed through its concession to the authentic pleasure of painting and to the relative moderation of pure form, occasionally leading to more baroque digression.  In a similar manner, the maturity of Ernest T’s oeuvre shows through here as the product of an occupation as equally healthy and stimulating as a Sudoku puzzle. His mathematical suites reaffirm the label of mechanistic painting done by hand, while titillating the irrational at the heart of the algebraic logic and decorative (as well as therapeutic) virtues of a system, which to the great displeasure of its creators, has never found a serious application. As for the Smoud paintings – an in sounding term that betrays its own outmodedness - they persevere in obstinate respect of the same protocols and balance of colours, their aesthetic value guaranteed by an effect of déjà vu.      


Julie Portier