Le couinement de l'âme

Le couinement de l'âme
[Press release]

Ai-je besoin d’indiquer tout de go que je suis un inconditionnel de l’œuvre de Taroop & Glabel ? Vous vous en doutez, j’imagine, et cela ne vous éclairera pas sur ce qui en fait la précieuse singularité. Cette admiration aveugle reconnue d’emblée, je me dois, c’est évident, de préciser quelques points essentiels pour ceux qui découvriraient aujourd’hui Taroop & Glabel. Qui sont ces artistes mystérieux ? Un collectif, lit-on ici ou là, sur la brèche depuis le début des années 1990. Ce mot de « collectif » fleure trop la militance auto-centrée teintée d’idéalisme baba : je pencherais plus volontiers pour le terme de paire, ou, mieux encore, de duo ainsi qu’on le dit de clowns. Oui, de clowns ! Tels Foottit & Chocolat, Antotet & Bébé, Filip & Muscat, Rhum & Pipo, Alex & Rico, Taroop & Glabel sont notoirement anonymes (patronymiquement parlant, s’entend). Leurs pseudos sont des masques. Des postiches. Des maquillages. Taroop est-il citoyen britannique, comme l’était Foottit, et Glabel une déformation rustique (on entend glèbe) de Gabriel, l’archange annonciateur ? Qu’importe ! L’abstraction domine. Origine aussi tenacement obscure que le nom Molière choisi par Jean-Baptiste Poquelin. Certains esprits malins ont certes remarqué que les poils situés entre les sourcils se nomment étrangement taroupe, et qu’ils poussent sur un os appelé glabelle, cela ne renseigne aucunement sur l’évidente connivence entre Taroop & Glabel, ni sur l’ambition critique de leur art. Cet indice lexicologique douteux a cependant le mérite de situer notre duo du côté de la parodie, du détournement, de l’idiotie revendiquée. C’est de cela dont il s’agit, en accordant à ces termes toute la force qu’il convient, sans pour autant leur enlever la grâce du primesautier.



Car pour Taroop & Glabel, le rire est une arme imparable contre la bêtise et les préjugés, les certitudes absurdes, les bassesses bonasses, les simagrées médiatiques, l’épicerie finaude aux dimensions planétaires. Bref : les abrutissements plus ou moins volontaires de l’homme contemporain (religion, politique, loisirs). D’où une évidente prédilection pour des moyens directs, efficaces, allant du dessin proche de la caricature à l’assemblage d’objets le plus souvent de petit format (jeux, jouets, bimbeloterie made in China, bondieuseries en tout genre), en passant par le collage et le détournement de photographies ou de slogans publicitaires. Ce terme de détournement ne doit pas situer, si j’ose dire, Taroop & Glabel, dans une filiation niaise de l’internationale situationniste, dont rappelons-le au passage, l’ambition était in fine le dépassement de l’art. Les détournements situationnistes, s’ils ne manquent pas quelquefois d’insolence réjouissante, ne visaient pas à faire rire mais à souligner la nature paradoxale de n’importe quel énoncé argumentaire ou à révéler la perversité des images. Chez Taroop & Glabel la vis comica est fondamentale. Indispensable même. Généralement féroce. Chaque pièce est comme un numéro clownesque et son entrée en piste doit provoquer la surprise. Elle peut être dans le message, on l’a dit très direct (Association à but lucratif pour l’exploitation des pauvres, 1998), ou dans les moyens techniques employés (tuyauterie de plastique constituant le corps contorsionné … d’un clown ! TBC, 2017 ; manche à balai et serpillière pour une œuvre intitulée Certitudes, 1993). Rejoignant cet art si complet du clown, manipulateurs d’accessoires hétéroclites, musiciens quand il le faut, cascadeurs, voltigeurs de mots, Taroop & Glabel désacralisent par là même l’art se poussant du col, celui de notre temps en particulier aux gracieusetés stratégiques peuplant les foires internationales. Façon somme toute de considérer l’art comme un vecteur de révolte à l’échelle individuelle. Au ras des pâquerettes si nécessaire. C’est là, il est vrai, qu’on est le mieux !

 Arnaud Labelle-Rojoux