Guillaume Dégé

Guillaume Dégé
[Press release]

À la base des œuvres de Guillaume Dégé, il y a des papiers anciens datant des XVIIe et XVIIIe siècles, sur lesquels il place ses compositions – collages de figures découpées dans des gravures auxquels sont articulés des dessins au crayon de couleur, à la gouache ou à l’aquarelle. Rien de nostalgique dans ce choix. Pas de regret des temps anciens et des vertus de l’artisanat d’art. Le support cesse de n’être que le réceptacle de l’expression de l’artiste et devient un des acteurs de la petite comédie de chaque œuvre, avec sa couleur, sa texture, ses irrégularités, ses accidents, ses défauts, tout ce qui fait son histoire et sa personnalité.



Ce choix atypique me semble inscrire les œuvres de l’artiste au sein d’une gigantesque bibliothèque, tant réelle qu’idéale. Cette bibliothèque, je l’imagine comme un livre immense dont chaque dessin est une page arrachée. Les feuilles sur lesquelles Guillaume Dégé dessine, et qu’il ne saurait trouver ailleurs que dans un livre, conservent souvent les traces de cet arrachage. Cette bibliothèque est une réserve d’histoires disponibles dont les textes et les images sont des déclencheurs pour d’autres histoires.



Les œuvres de Guillaume Dégé ne représentent pas des objets du monde naturel. Elles naissent au gré de ses pérégrinations physiques et imaginaires. Produites au plus proche de l’expérience du lecteur-regardeur, elles nous rappellent le plaisir éprouvé aux activités savantes, joies de l’esprit nées de l’activation de la mémoire et de l’imagination. Leur seul message est une défense de la culture comme source inépuisable de plaisir solitaire. Un plaisir dont on peut parler, auquel on peut inviter, mais dont chacun aura à jouir dans l’intimité de sa fréquentation des œuvres.



J’ai toujours été intrigué de retrouver à de multiples reprises dans les dessins de Guillaume Dégé un rose Malabar. Ainsi, dans la présente exposition : la tête d’un calamar – ou d’un extraterrestre ? – émerge de ce qui pourrait être un gros chewing-gum mâché ; ailleurs, le rose colore une bulle molle, gonflée-dégonflée, qui paraît émerger de l’orifice d’une cavité osseuse. Ce rose, du fait de son association à un objet qui est une incarnation de l’artifice et de ses ambiguïtés, me paraît exemplifier le caractère plastique de la couleur chez Guillaume Dégé. Toujours vive et lumineuse, elle évoque davantage les produits de l’industrie humaine que ceux de la nature, dont la splendeur est toujours menacée de fanaison. Ici, le dessin promet la fraîcheur éternelle de ses tons.



Sa ligne est claire, mais l’identité des objets est vague, suffisamment imprécise et suffisamment suggestive pour inciter celui qui les contemple à les associer librement à son répertoire d’images mentales. Branche de corail, tentacule, pétale de fleur, queue de comète… Du naturel est évoqué mais, là aussi, avec quelque chose de plastique. Comme un règne parallèle à celui de la nature, qui sait la reproduire en chaque point, tout en jouissant de la liberté et de l’insouciance d’échapper à sa loi, d’une capacité infinie de se déformer, se modifier, arborer de multiples couleurs, croître et décroître à l’envie, se casser et se recoller, disparaître et réapparaître. Il règne dans ces dessins une atmosphère de dessin animé. Au sens industriel, le plastique est un artefact autorisant toutes les fantaisies. On remarquera que les bijoux en plastique sont appelés bijoux fantaisie et que les figures colorées qui naissent sous les mains de l’artiste n’ont rien à leur envier. Ce dernier, je crois, revendique au moins le même degré de frivolité.



Le discours critique et curatorial tend à demander aux artistes et aux œuvres de produire un discours critique à l’endroit de divers sujets extra-artistiques. Cette emphase discursive, qui se pense comme une poursuite du tournant conceptuel, me paraît bien plus le symptôme d’un « esprit de sérieux » qui s’est emparé de l’art au siècle passé, esprit dont les officiants délivrent à leurs ouailles des billets d’indulgence pour soigner leurs problèmes de conscience. À l’encontre de cette tendance, j’en vois une autre à laquelle Guillaume Dégé appartient certainement, qui laissera toujours l’amateur aux prises avec ses conflits moraux mais saura lui offrir plaisir et repos, « quelque chose d’analogue à un bon fauteuil qui le délasse de ses fatigues physiques » (Henri Matisse, 1908).

Vincent Simon
Janvier 2017


Né en 1967, Guillaume Dégé vit à Strasbourg où il enseigne à la Haute école des arts du Rhin (Hear).
Après des études de chinois à l'INALCO, il  co-fonde la maison d’édition « Les 4 Mers » (ouvrages publiés en Chine), publie ses dessins dans Le Monde de 1994 à 2006, mais aussi dans Beaux-Arts magazine, Libération, Le Tigre et le Journal de la paroisse Saint-Eustache. Il est auteur d'une quinzaine de livres, publiés notamment au Seuil et chez Gallimard. Collectionneur insatiable et fin connaisseur des scènes artistiques, il a signé plusieurs commissariats d'expositions et a participé à de nombreuses expositions collectives et personnelles. Plusieurs de ses dessins figurent dans les collections publiques (FRAC Île-de-France, FRAC Haute-Normandie, ...), et il a été sollicité pour des commandes publiques, en particulier par le Musée de la chasse pour lequel il a réalisé cinq dessins animés.