Thomas Lanfranchi
par François Coadou


 Les oeuvres de Lanfranchi, ce sont d'abord ces espèces de cerfs-volants, de forme souvent géométrique, minimale, et souvent de plusieurs couleurs, réalisés avec des matériaux pauvres : sacs plastiques ? parfois sacs poubelles ? assemblés avec du scotch. Crime de lèse-majesté, comme on voit, à l'égard de la sculpture : car si l'on est bien dans quelque chose qui y ressemble, ce qu'on appelle encore aujourd'hui le volume, on est loin cependant des matériaux précieux qui en ont fait l'histoire : marbre ou bronze. Or, qu'on y prenne bien garde, et l'on verra que c'est plus généralement que Lanfranchi s'empare des codes mêmes de la discipline, des propriétés traditionnelles du genre pour mieux les bouleverser. Ainsi, là où l'on s'attendait à des formes nettement dessinées, fermement limitées, en dur, ce sont  plutôt des formes mouvantes auxquelles on a affaire, formes changeantes au gré du vent. Là où l'on s'attendait à du pérenne, c'est plutôt de l'éphémère. Les sculptures, ici, ne tiennent plus par elles-mêmes. Il y faut encore la collaboration en acte des forces élémentaires et d'un corps. Sa présence. Ce ne sont autrement que dépouilles mortes. L'on comprend dès lors à quel étrange alliage cela invite : hybridation, si l'on préfère, de sculpture et de performance. Et l'on comprend du même coup la difficulté qu'on rencontre à les exposer. Sinon peut-être comme cadavres, posés là, ou bien dans une espèce de reconstitution, au mieux, comme sous appareils, à l'aide de ventilateurs. C'est pour cette raison, sans doute, que, découlant logiquement de ce travail, sculpture et performance, Lanfranchi développe également un travail photo et vidéo, qui lui permet de montrer ce que sont ses oeuvres lorsqu'elles se dressent, à bout de bras, et respirent, vivantes, au grand air.
Mais voici qu'on parle d'elles comme si c'étaient autant d'êtres animés. Cela peut paraître idiot. Ce n'est pourtant pas beaucoup se tromper. Il y a chez Lanfranchi un côté chamanique, presque occulte. Ce dont il s'agit, chaque fois, c'est de capter et c'est de donner forme, dans la sculpture performée, aux faisceaux d'énergie, fussent-ils les plus contradictoires. Il en va, chaque fois, d'une relation physique, d'un corps à corps avec le monde, dont la sculpture, sa chair même, performée, est le résultat nécessairement fragile et sans cesse à recommencer.
 À côté des sculptures, cela dit, des photos et vidéos, on trouve aussi chez Lanfranchi des dessins. Parlons bien d'ailleurs, et soyons précis : cet à-côté, stricto sensu, n'en est pas un. D'évidence, il y a trop de similitudes de part et d'autre. Ne serait-ce que le goût pour les matériaux pauvres : sacs plastiques là encore, que complète le choix d'un papier somme toute assez grossier ou du crayon de mine. De même et quant au sujet maintenant les dessins de Lanfranchi représentent-ils volontiers des éléments primitifs : tantôt organes isolés, tantôt animaux tout entiers. Par où l'on voit revenir, si l'on veut, la dimension chamanique tout à l'heure évoquée. D'autant que cela se déploie pour lors dans de grands formats, autre et nouvelle manière de mettre en jeu la corporéité, d'ouvrir un espace, d'y donner libre cours à des explosions d'énergie (dont le trait, marqué, porte assez témoignage, rendu plus visible encore par le contraste qu'il entretient avec les sacs en aplats). Similitudes disait-on. Mieux vaudrait parler, dans le fond, sous l'aspect de médiums différents, d'obsessions identiques.


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Thomas Lanfranchi

Thomas Lanfranchi's works often bear resemblance to kites. They are minimalist geometric shapes, often multicoloured and constructed from basic materials: plastic bags ? sometimes garbage bags ? held together with adhesive tape. They might be considered as a crime of lese-majesty in terms of sculpture, as while they seem to resemble some kind of sculpture and they are certainly in the field of what is known today as? volume?, they are far from the precious materials - bronze or marble? that have contributed so much historically. If we examine Lanfranchi's work more closely, we see that he often makes use of the codes and traditions of the discipline, if only to deform them to his own taste. We might expect cleanly designed shapes, well-defined lines and solidity. What we get in fact are moving shapes, which change following the vagaries of the wind. There, where we are looking for something lasting, we find the ephemeral. These sculptures do not exist in their own right; they need the collaboration of the elements or perhaps human assistance. A presence. Otherwise, they are just dead remains?
It is only at this moment we realise we are in the presence of a very strange alliance; hybrid is perhaps a better word, between sculpture and performance.
Once this has been understood, we begin to realize how difficult these sculptures are
to exhibit. Perhaps just left in situ, like so many cadavers, or perhaps as some kind of
reconstitution of a performance or the best way might be with the help of a few electric
fans. This is undoubtedly the reason why Lanfranchi has developed his work in the direction
of photography and video, as a natural and logical follow up to his work in sculpture and
performance. In this way he can show his work as it rises before our eyes, living, breathing in the outside world.
It may seem strange to speak of these works as if they were living beings, but we are not so far away from the mark. There is something shamanic, almost of the occult about Lanfranchi's work. Each piece involves capturing and giving shape to the most contradictory of energies produced by these performance-sculptures. There is a physical relationship, a hand to hand fight with the world, and the result, necessarily fragile and in need of constant renewal, is the very substance of these performed sculptures.
As well as the sculptures, the photographs and the videos, Lanfranchi has a sideline in
drawings. Let's be precise, for this sideline is not in the strictest sense a sideline. There
are too many similarities between the different directions. To begin with, there is a shared taste for very basic materials. Plastic bags once again, which compliment the choice of rough paper and lead pencil. In terms of subjects, Lafranchi?s drawings show primitive shapes: sometimes organs of the body in isolation, sometimes complete animals. If we wished, we could again draw a parallel with the shamanic aspect mentioned a while ago. Often presented on a large scale, explosions of energy are allowed to run free (as the very particular style of lines bears witness and which is made even more visible by the contrast with the flat areas of plastic). We said similarities, it would perhaps be better to use the term; shared obsessions, realised in different media.

François Coadou