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Guillaume Dégé,
Le K.D.G.
par Julien Carreyn, publié in Double magazine 2008. 


Il suffit parfois de chambouler la chronologie pour transformer les références en influences. Ou vice-versa.


          Né en 1967, Guillaume Dégé serait donc un artiste contemporain. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu'il soit témoin de notre époque. Loin de là. Il a préféré s'en imaginer une autre, lui convenant peut-être davantage. Il s'est fait le héros de son propre univers utopique ou, plus précisément, uchronique. L'uchronie consistant à refaire par la pensée l'Histoire telle qu'elle aurait pu être et n'a pas été (exemple : dans Le Maître du haut château de Phillip K. Dick, les Allemands et les Japonais ont gagné la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis sont occupés, etc.).
          Mais penchons-nous d'un peu plus près sur le cas Dégé, afin de mieux dater son époque imaginaire. C'est un collectionneur réputé, dont l'environnement esthétique est celui d'un chineur fou : boutons de manchettes, ex-libris, médailles, boîtes d'allumettes et autres objets trouvés ici et là, du côté de l'Hôtel Drouot et des marchés aux puces. Sans oublier une importante bibliothèque, dans laquelle aux côtés de catalogues Manufrance sont rangés Les Tableaux de platte peinture de Philostrate, ouvrage édité au XVII° siècle. Beaucoup moins occupé à consulter ses mails qu'à tailler ses crayons, on le verrait bien comme Des Esseintes, le personnage de Joris-Karl Huysmans, un peu las des turpitudes du monde. Le héros de À rebours vivait retiré dans un pavillon à Fontenay, promenant sa décadence sur les rayonnages de sa bibliothèque ou dans la sélection méticuleuse des fleurs de son jardin. Des fleurs naturelles ressemblant le plus possible à des fleurs artificielles. La série des Fleurs imaginaires de Guillaume Dégé : plausibles mais réinventées. Armé de crayons bien taillés, et du (non-)sens du rangement propre au collectionneur, il passe le plus clair de son temps à élaborer des séries de dessins, soigneusement organisées par thèmes, collages d'après gravures, herbiers. Dans une hypothétique histoire de l'art uchronique, nul doute que ce garçon aurait influencé l'univers esthétique des collages de Max Ernst, Une semaine de bonté. Puis Andy Warhol aurait repris à son compte les obsessions dégé-sérielles, en substituant aux fleurs, des boîtes de soupe Campbell. Roland Topor aurait revendiqué ce père spirituel de l'absurde au graphisme élégant, précurseur du surréalisme, du pop art ou de La Planète sauvage, le célèbre dessin animé de science-fiction panthéiste de René Laloux et Topor, - rien que ça : beau palmarès.
          Bon c'est faux, mais ce n'est pas grave, Guillaume Dégé ayant le bon goût de se ficher de l"avant-garde comme de l'an 40. Il mène son existence et son oeuvre au sein d"un temps réinventé, authentique et crâne.
  
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Guillaume Dégé,
Le K.D.G.
by Julien Carreyn, published in Double magazine 2008.


Sometimes it's enough to mess with the chronology to change references into influences. Or vice versa.


          Born in 1967, Guillaume Dégé would appear to be a contemporary artist. However, that doesn't mean that he is a witness of our era. Far from it. He has preferred to imagine another era, perhaps one that suits him better. He has made himself the hero of his own utopian, or to be more precise, uchronic universe. Uchronia consists of rethinking History, as it could have been but wasn't (e.g., in The Man in the High Castle by de Philip K. Dick, the Germans and the Japanese have won the Second World War, the United States are under occupation, etc.).
           But let's take a closer look at the case of Dégé, to better date his imaginary era. He's a noted collector, whose aesthetic environment is that of a crazy second-hand goods dealer: cufflinks, bookplates, medals, matchstick boxes and other objects found here and there, by the Hôtel Drouot or at a flea market. Not to forget a significant library, in which Philostrate's Les tableaux de platte peinture, edited in the 17th century, can be found alongside Manufrance catalogs. Less preoccupied with checking his email than with sharpening his pencils, he reminds one of Des Esseintes, Joris-Karl Huysmans' character, a little tired of the world's depravities. The hero of Against the grain lived in a remote summerhouse in Fontenay, displaying his decadence on his library's shelves or in the meticulous selection of his garden's flowers.  Natural flowers that closely resembled artificial ones. The imaginaries Fleurs series by Guillaume Dégé: plausible but reinvented. Armed with sharpened pencils and the collector's (non) sense of organized storage, he spends most of his time planning series of drawings, neatly arranged by theme, collages based on etchings, herbariums...
          In a hypothetical history of uchronic art, no doubt this lad would have influenced the aesthetic universe of Max Ernst's collages, A Week of Kindness. Then Andy Warhol would have taken as his own the Dégé obsessive series, replacing the flowers with Campbell soup cans.  Roland Topor would have claimed his spiritual father of the absurd, with his elegant style, a pioneer of surrealism, of pop art or of the Fantastic Planet, the famous pantheist science fiction cartoon by René Laloux and Topor nothing less: an impressive honours list.
          Well it isn't true, but that doesn't matter, since Guillaume Dégé has the good taste of not caring the least about the vanguard. He leads his existence and his work within a reinvented age, authentic and bold.